"Ici, il faut être propre Madame!"
Rose, 32 ans, La Neuveville
"Ca va moyen. J'espère que ça ira mieux ces prochains temps. Cela fait deux mois que j'ai repris ce kiosque, à la Neuveville. Il était fermé depuis une année. Je suis née et j'ai grandi au Cameroun. J'ai épousé un Suisse: nous avons un enfant de deux ans. J’ai un rêve: être horlogère. J'ai fait une formation de deux ans au CIP à Tramelan, à raison de trois soirs par semaine, dans l'espoir de travailler dans cette branche. J'ai obtenu deux certificats, tout cela, alors que j'étais enceinte et que j'ai accouché de mon fils. Je n'ai jamais lâché.
Mais pour poursuivre ma formation –qui vaut quelque 6'000 francs- et me lancer dans la troisième année, je dois trouver un emploi dans une entreprise horlogère. Je me suis présentée dans une PME à Bellach et j'ai passé le test, pratique et théorique. Mon bébé avait alors 4 mois. Quelques jours plus tard, j'ai reçu un coup de fil. La personne m'a dit: "J'ai une bonne et une mauvaise nouvelle. La première, c'est que l'on vous engage et que vous commencez dans deux jours. La deuxième, c'est que vous sentez. L’assistante qui vous a reçue a dit que avez une "odeur." J'étais interloquée. J'ai dit à mon interlocutrice que je venais d'essayer une nouvelle crème de massage, que c'était peut-être ça. Nous en sommes restées là.
Deux jours après, j’étais à ma place de travail depuis 30 minutes, lorsque l’assistante qui m’avait accueillie est venue vers moi. Elle m’a dit que je devais rentrer à la maison, car j’avais une odeur. J’étais en colère. Je lui ai demandé si elle-même était plus propre que moi. Je lui ai dit que je me douchais et que je changeais mes habits tous les jours. Je me suis levée et je suis partie. J’ai pris rendez-vous chez mon médecin de famille sur le champ. Je me disais que, si mon mari et mes amis n’avaient peut-être pas le courage d’être francs, mon médecin, lui, l'aurait. Il m’a examinée et m’a dit que je n’avais pas d’odeur. Et il m'a conseillé de porter plainte. Après cet incident, j’avais l’impression de n’être plus personne. Je ne suis pas retournée travailler; j’aurais été trop mal à l’aise.
Je me suis remise à la recherche d’un stage d’une année. J’ai envoyé des dizaines de postulations dans les entreprises horlogères de la région. Aucune réponse positive. Je pense que mon origine africaine n’y est pas étrangère. Les douze autres personnes qui ont suivi les mêmes cours que moi ont toutes une place. J’aimerais tellement continuer ma formation. A l’école, j’ai de très bonnes notes, des 5 et des 6 (note maximum). Dans les agences de placement, les responsables de mon dossier me disent qu’ils ne comprennent pas pourquoi je n’arrive pas à décrocher un poste. «Vous valez quelque chose, avec votre formation. Au minimum 4'000 francs par mois. Rolex engage des gens qui n’ont même jamais tenu de brucelles!» J’ai postulé trois fois chez eux, sans succès. Tous ces rejets, c’est très décourageant. Avant de me lancer, on me disait: en horlogerie, soit tu as la formation, soit tu as de l’expérience. Maintenant que j’ai la formaiton, on me dit que je manque d’expérience…
Alors comme je n’ai pas envie de rester à la maison à ne rien faire, et que l’on ne veut pas de moi dans le domaine où je rêve de travailler, j’ai décidé de me mettre à mon compte. Je veux absolument travailler. C’est mon mari qui a avancé les fonds pour ce kiosque. Je suis très contente. Les clients sont très sympathiques. Ouvrir un kiosque n’est pas évident. Il faut passer des contrats avec les fournisseurs et, surtout, avancer des fonds: une caution de 6'000 francs à Naville, un fond de 2'500 francs pour les journaux –des gens sont venus sur place pour voir s’ils acceptaient de travailler avec moi- un autre de 5'000 francs pour les cigarettes, un autre encore de 5'000 francs à Swissloto. Il faut ouvrir un compte pour chaque prestataire. Seule, je n’y serais pas arrivée. J’ai l’aide précieuse de mon mari. Aujourd’hui, je ne m’embête pas une minute. C’est une aventure. Je me donne jusqu’à la fin de l’année pour réussir, c’est-à-dire gagner un salaire décent. J'en suis actuellement à 3'000 francs par mois"

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